Le 21ème siècle doit être celui de la révolution du travail (Part I)

Il suffit de lire les gros titres des blogs et sites spécialisés dans les ressources humaines ou le management pour comprendre qu’un vent de rébellion souffle sur le marché du travail et que la mode est – soit-disant – au mieux-être. Toutefois, nous, pauvres employés/travailleurs/salariés de l’ancienne garde, nous n’en voyons pas vraiment les effets, coincés que nous sommes dans les habitudes managériales old school et un marché du travail de plus en plus névrosé.

Il est une vérité qui n’est pas bonne à dire : le salarié en France fait peur à sa hiérarchie. Laissez-le s’émanciper un peu et il se transformera en tire-au-flanc, en rebelle ou pire, commencera à réfléchir et à prendre des initiatives.

De toute façon, si vous n’avez pas la chance d’être un futur employé de la tech ou un cadre supérieur zélé, vous ne trouverez pas ou peu de sites dédiés à votre pauvre existence de salarié, excepté Pôle Emploi ou un quelconque autre site de recherche.

Pourtant, ce n’est pas pour rien que la toile spécialisée s’agite autant à voir dans la première nouveauté managériale venue une révolution du marché du travail. C’est simplement parce que celui-ci en a désespérément besoin.

Toutefois notre salut ne viendra pas d’un Chief Happiness Officer mais plutôt d’une profonde refonte de notre conception et de notre rapport au travail.

Pourquoi maintenant ?

A mon sens plusieurs facteurs sont à considérer, facteurs qui n’ont pas nécessairement le même impact ni ne seront forcément tous décisifs demain mais plutôt dans les décennies à venir.

  • Un ras-le-bol général du modèle traditionnel du travail et des managements pyramidaux.
  • L’arrivée à saturation du modèle économique de l’ultra-libéralisme.
  • L’explosion du chômage de masse et l’incapacité du marché du travail ou des gouvernements successifs à le réguler.
  • La robotisation et/ou l’automatisation de métiers traditionnellement humains dans tous les secteurs…
  • …qui mène à la peur de l’IA et des robots.
  • L’effondrement du modèle social de classes qui prévalait depuis la révolution industrielle.
  • La surpopulation.
  • Un système éducatif obsolète.

J’ai conscience que cette liste n’est sûrement pas exhaustive, mais elle dresse un premier bilan des éléments qui poussent les individus à se poser de plus en plus de questions sur leur place et le rôle du travail dans leur vie.

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C’est un fait, la France fait partie des mauvais élèves en termes de bien-être et de satisfaction dans le monde du travail. Même si l’on retire le facteur culturel du « le français est un râleur », il n’en reste pas moins que la multiplication des reconversions, des demandes de bilans de compétences ou du turn-over dans les entreprises, démontre un mal-être indéniable.

Ce phénomène généralisé qui touche toutes les strates (de l’ingénieur à l’ouvrier) ne trouvera pas sa solution dans la refonte du droit du travail si celui-ci ne s’accompagne pas en parallèle d’une refonte de notre conception du marché.

Les récents changements apportés par la politique de notre gouvernement actuel n’ont fait que cristalliser un peu plus les peurs et le sentiments d’inégalité et d’inutilité du salarié.

Pourtant la volonté d’assouplir le droit du travail n’est en soi – à mon sens toujours – pas mauvaise. Si l’on veut pouvoir faire face aux changements sociétaux qui s’amorcent il est nécessaire de permettre aux individus une plus grande mobilité et de faciliter leur changements d’orientation ou simplement d’entreprise. Le problème est évidemment que la tendance politique semble s’axer principalement vers une plus grande facilité pour les employeurs à se débarrasser d’un employé, plutôt que de permettre en même temps à ces employés de se reconvertir ou de retrouver un emploi sans avoir la peur de ne pas pouvoir faire face à une période d’inactivité, quelques soit sa durée.

Une fois encore, le gouvernement cherche à valoriser l’entreprise pour relancer l’emploi, plutôt que de valoriser l’individu pour relancer la croissance.

De ces politiques successives j’ai retenu deux choses :

  • les objectifs d’une entreprise et d’un salarié sont incompatibles sur le long terme
  • le chômage a atteint un point de non retour qu’aucune politique économique ou juridique ne parviendra à réguler.

Sans diaboliser les entreprises ou les « vilains patrons », il n’en reste pas moins que leur rôle et leurs objectifs n’ont rien de sociaux. Le but d’un business est d’être rentable et de générer des profits, point final. Partant de ce postulat, inévitablement à un moment de leur vie les entreprises vont faire des choix, choix qui seront guidés par la possibilité ou non d’augmenter leur rentabilité, quitte à entrer en conflit avec le bien-être de leurs salariés.

Si le salarié peut quant à lui tout à fait avoir la volonté de participer et d’aider à la croissance de son entreprise – par conscience professionnelle, par amour de son travail ou simplement pour s’assurer la sécurité de son job –  il a tout autant pour objectif de subvenir à ses besoins et de pouvoir profiter de sa vie. Quitte à ne pas vouloir subir tout et n’importe quoi pour les besoins de rentabilité de son employeur.

Et si chacune des parties a – de son point de vue – toute légitimité à faire certains choix pour sa propre survie ou son intérêt, inévitablement la différence d’objectifs va provoquer frictions ou séparations à plus ou moins long terme. Il n’est donc pas logique de base de demander aux entreprises de se soustraire à l’état pour donner dans le social et jurer qu’elles n’abuseront pas des avantages ou pouvoirs qui leur ont été accordés, ou à l’inverse, de demander aux salariés de se sacrifier pour la bonne santé de la croissance nationale…au bénéfice de leurs employeurs.

Certaines périodes de notre Histoire ont démontré la capacité d’une population à accepter une restriction de ses libertés ou de son bien-être pour l’intérêt général, c’était des périodes très particulières et sans commune mesure avec aujourd’hui, où les profits des intérêts privés n’ont jamais été aussi monstrueux et les inégalités aussi extrêmes.

Comment alors demander à une population déjà spoliée des bénéfices et avantages de tous les progrès industriels ou technologiques qu’elle a aidé à créer depuis plus de 100 ans, de se sacrifier davantage au nom d’intérêts privés dont les objectifs sont par nature incompatibles avec l’intérêt général ?

Ce simple constat explique la grogne montante de la masse salariale mature, le peu d’entrain et l’esprit de rébellion de la jeune génération et l’angoisse pure et simple des parents pour leur progéniture encore scolarisée. Oui l’AN-GOI-SSE ! Je me demande chaque jour quel monde je vais laisser à mes gnomes et comment je peux les y préparer…

We are 99 %

Occupy Wall Street, mouvement protestataire né en 2011 aux États-Unis, incarne parfaitement le malaise grandissant de l’inégalité et du sentiment d’injustice et d’abandon qu’elle génère.

A protester wearing a Guy Fawkes mask carries an Occupy Wall Street placard in front of the Reichstag building during an Occupy Berlin protest denouncing current banking and financial industry practices in Berlin

Face au fossé disproportionné qui s’est créé entre la « masse » (les 99%) et les « super-riches » (les 1%), la fracture sociale qui en est ressortie tend à faire disparaître les traditionnelles classes sociales nées de la révolution industrielle. La « petite bourgeoisie » est morte, le cadre a bouffé son salaire le 15 du mois, et la classe ouvrière s’est étendue pour englober toutes sortes de catégories socio-professionnelles qui n’ont rien d’ouvrières au sens traditionnel du terme.

La seule différence est que les plus hauts salaires ont de l’épargne en cas de coup dur, ce qui n’est généralement plus le cas des « smicards » et des petits salariés.

Il n’y a aujourd’hui plus de renouveau de la classe moyenne pour faire tampon et la génération des baby-boomers est la première a avoir donné naissance à une génération qui s’est appauvrie.

Des années de managements pyramidaux et de « petits-chefs » ont détruit l’émancipation, la recherche, la reconnaissance du travail. Le salarié ne voit plus à quoi il sert, pourquoi il travaille et pour qui.

L’ultra-libéralisme et la « fast-consommation » ont broyé la société qui a perdu ses repères et ses valeurs en sacrifiant sa qualité de vie pour toujours plus d’accessibilité au matérialisme.

Tout cela avait pourtant l’air si bien sur le papier … Sauf que ces modèles économiques et de consommations ne sont pas destinés à faire prospérer une société, ils sont naturellement fait pour générer de la rentabilité et par conséquent du profit.

Croire que cette rentabilité ou ce profit bénéficierait forcément à l’ensemble d’une population est ridicule. La nécessité d’augmenter continuellement la croissance pour générer plus de rentabilité et plus de profit ne peut mener qu’à l’entropie. La question était plutôt de savoir qui allait la subir et je crois que la réponse est claire pour tout le monde.

On a raté quelque chose.

Logiquement à ce stade on se dit qu’on a dû rater un truc, un virage, un chemin clignotant, des signes mystérieux inscrits dans une ligne de code.

Il y a pourtant eu beaucoup d’alertes, comme celle de Stephen Hawking qui avait depuis bien longtemps compris que le problème venait et serait toujours celui de la répartition :

« Si les machines produisent l’ensemble des biens dont nous avons besoin, le résultat dépendra de la répartition. Chacun pourra vivre une voluptueuse existence de loisirs si les richesses produites par les machines sont réparties, ou bien la majorité des gens vivront dans la misère si les propriétaires de ces machines parviennent à empêcher la redistribution des richesses. Jusqu’ici, la tendance semble être la seconde option, et la technologie creuse toujours plus les inégalités » Stephen Hawking – octobre 2015 séance de questions-réponses sur le réseau social Reddit.

Tous les progrès industriels ou technologiques de ces 120 dernières années n’ont économiquement et socialement profité qu’à une minuscule portion de la population mondiale.

Posez-vous cette simple question à plus grande échelle : Comment en 2018, alors que nous détruisons des tonnes de nourritures par an, que nous sommes en sur-production alimentaire, que nous avons épuisé les ressources terrestre annuelles au mois d’août, peut-il encore y avoir des gens qui, quelque part dans le monde, meurent de faim, meurent d’une gastro, n’ont pas l’eau courante ou l’électricité ?

Comment en 2018 alors que l’on automatise, robotise, « IAtise », pour générer toujours plus de rentabilité et de profits, peut-il y avoir autant de personne qui vivent sous le seuil de pauvreté et qui n’ont plus de place dans la société ?

Les robots nous volent nos emplois !

Ce genre de titre fumeux qui fait le bonheur des news à clics reflète pourtant bien une réalité : oui, des métiers d’aujourd’hui sont voués à disparaître à plus ou moins long terme, remplacés ou transformés par une quelconque technologie plus efficace. Et c’est normal.

Pas de quoi se tailler les veines, des métiers qui disparaissent ou se transforment, remplacés par le progrès ce n’est pas un phénomène nouveau, ni propre au 21ème siècle.

Là où se situe le défi c’est dans notre future capacité à absorber la masse potentielle de demandeurs d’emplois que ces changements vont opérer. Saurons-nous les anticiper afin d’éviter le stade du chômage ? saurons-nous accompagner les individus concernés afin qu’ils puissent se requalifier ou se reconvertir ? saurons-nous apprendre ces nouvelles compétences aux futures générations ?

Car contrairement aux progrès des siècles passés qui se sont développés et répandus progressivement, permettant une absorption quasi-naturelle par la société, les progrès que nous connaissons depuis deux décennies sont – à l’inverse – extrêmement rapides et ont des impacts extrêmement violents. Exemple parlant : le téléphone portable qui a transformé radicalement en 20 ans à peine notre société, par notre façon de communiquer, de consommer ou d’avoir des relations sociales.

La robotique ou l’intelligence artificielle ne sont pas nos ennemies ou une menace pour la race humaine en tant que telles, elles ne sont qu’un outil au service de l’homme et le produit de sa vision. La façon dont nous les utiliseront et en partageront les bénéfices sont les seules questions utiles ici.

La partie flippante c’est de voir dans quel état est déjà le marché du travail alors même que les plus grosses transformations à venir n’en sont encore qu’au stade larvaire.

L’une des solutions envisageables serait de prendre le problème à la racine, c’est à dire dès l’entrée à l’école.

Smart Learning

Comme évoqué dans un article précédent, je trouve notre système éducatif aujourd’hui totalement obsolète, embourbé dans des automatismes datant de près d’un siècle et totalement inefficace pour préparer les futures générations au monde qui les attends.

Quelques initiatives ont bien été prises, il y a eu un peu de changement, mais au final l’école aujourd’hui n’est pas si différente d’il y a 50 ans. Sauf qu’il y a encore 50 ans, quand vous finissiez vos études vous étiez certains d’avoir un emploi, limite à vie. Ce qui n’est plus le cas depuis bien longtemps.

Le marché du travail est aujourd’hui totalement schizophrène : exigeant des jeunes diplômés une expérience qu’ils ne peuvent avoir mais pour un salaire de débutant, et des individus expérimentés d’être jeune et pas cher. Les trois/quart des intitulés de postes  sont des anglicismes barbares et les offres d’emploi des copiés collés insipides où l’on recherche évidemment un couteau-suisse spécialisé, expérimenté et dynamique.

A l’inverse, les CV des demandeurs d’emploi doivent relever à présent de l’œuvre d’art graphique et psychologique et les lettres de motivation d’un savant mélange de léchage de bottes personnalisé et de prose intellectuelle qui doit éveiller l’intérêt.

La confrontation au monde du travail est rude.

En catastrophe, le gouvernement a bien tenté de redresser la barre de la politique élitiste du « tout le monde à la FAC » des années 80, faisant la promotion de l’apprentissage, des écoles spécialisées ou des formations en alternance. Mais à l’école traditionnelle, ces voies là sont toujours considérées comme des « voies de garage » et réservées aux élèves jugés « sans autre avenir », les filières scientifiques et universitaires sont toujours considérées comme supérieures et les conseillers d’orientation incapables d’orienter qui que soit.

Au-delà de l’enseignement, c’est le rôle même de l’école qui doit être repensé puisqu’elle n’est aujourd’hui plus apte à préparer les générations futures autrement que par le traditionnel tri sélectif des langues au collège, des filières au lycée et de l’envoi en faculté post-bac.

L’éducation doit intégrer les changements sociétaux : disparition des métiers traditionnels, préparation au marché du travail, réflexion sur les grandes questions éthiques que ne cessent de poser nos avancées technologiques, mondialisation de l’éducation et démultiplication des supports, reconversion, transversalité…

Mais si le marché du travail et l’éducation qui nous y prépare doivent s’adapter, il est évident que nous aussi nous le devons ou le devrons. Je ne comprend pas que l’on soit choqué de se faire conseiller de changer de métier si l’on ne trouve pas de travail dans sa branche initiale, cela semble évident que si une voie est bouchée il faut en trouver une autre au lieu de rester passif. Par contre, il est également de la responsabilité de ceux qui vous donne ce conseil de mettre tout en œuvre pour vous permettre cette reconversion, n’importe quand et à n’importe quel âge, ou d’éviter que vous n’alliez dans une voie de garage au départ, et là, ce n’est pas vraiment au point. (petit clin d’œil évidemment au dernier buzz provoqué par notre président sur ce thème)

Il est certain que la mobilité et la capacité d’adaptation et de reconversion seront un facteur déterminant de l’employabilité du futur, le diplôme et le travail à vie sont de l’histoire ancienne et il n’est plus vraiment question de trouver le job de ses rêves du premier coup, mais plutôt de le construire soi-même au-travers de son expérience et de ses compétences.

J’attends donc avec intérêt la mise en place de la nouvelle politique gouvernementale à ce sujet, politique que je trouve fort intéressante sur le papier en tout cas. Je vous conseille d’ailleurs cette interview de Muriel Pénicaud, notre actuelle ministre du travail, pour le site Welcome to the Jungle, qui résume bien la loi « Avenir Professionnel » promulguée le 05 septembre dernier. En espérant que derrière le discours politique un véritable changement de fond sera opéré et qu’un jour cela résultera en un vrai travail au niveau de l’éducation nationale, plutôt que de toujours patcher après l’école.

Il reste évidemment encore beaucoup à dire, débattre et réfléchir sur ce sujet brûlant du pourquoi et du comment qui n’a pas de réponses justes ou fausses, mais est plutôt le résultat de multiples facteurs économiques, sociétaux et politiques.

Ce sera toutefois un bon postulat de départ pour de futurs articles sur ce thème, et notamment sur la place du travail dans la société ou le digital labour qui agitent le web et questionne sur le futur du travail, de nos données personnelles et du transhumanisme… tout un programme passionnant !

N’hésitez pas à me faire part de vos réflexions et idées sur cette « révolution du monde du travail », qui si elle commence seulement à toucher ma génération (celle des Y alias les millennials) impactera forcément directement celles qui suivent. Êtes-vous prêts ?

 

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